Compléments alimentaires et médicaments : les associations dangereuses à connaître
Anticoagulants, antidépresseurs, antidiabétiques, thyroïde : les associations de compléments qui posent vraiment problème, et les réflexes pour les éviter.

Un complément alimentaire peut interagir avec un médicament de deux façons : en ajoutant son effet au sien (saignement, hypoglycémie, excès de sérotonine), ou en modifiant la vitesse à laquelle le corps l’élimine, ce qui peut le rendre inefficace ou toxique. Le millepertuis est l’exemple le plus sérieux : l’ANSM contre-indique son association avec la pilule, les anticoagulants de type antivitamine K et les traitements antirejet. Les familles de médicaments les plus concernées sont les anticoagulants, les antidépresseurs, les antidiabétiques, les hormones thyroïdiennes et les médicaments éliminés par le foie. Le réflexe de base : signalez tous vos compléments à votre médecin et à votre pharmacien.
Pourquoi cumuler est risqué
Plusieurs avis de l’ANSES se terminent par les mêmes conseils aux consommateurs : éviter de prendre plusieurs compléments en même temps, et signaler ses compléments comme ses traitements à son médecin ou à son pharmacien, en raison du risque d’interaction. Ces recommandations s’appuient sur des cas réels. Dans son avis sur le curcuma, l’agence a examiné les signalements d’effets indésirables reçus pour ces compléments : dans 62 % des cas, la personne prenait en même temps au moins un médicament ou un autre complément.
Deux mécanismes expliquent la plupart des interactions :
- L’addition des effets. Deux produits qui fluidifient le sang, abaissent la glycémie ou augmentent la sérotonine peuvent, ensemble, dépasser le niveau souhaité.
- La modification de l’élimination. Beaucoup de médicaments sont dégradés dans le foie par des enzymes appelées cytochromes P450 (CYP), ou rejetés hors des cellules par des transporteurs comme la glycoprotéine P. Un complément qui freine ces systèmes fait monter le taux du médicament dans le sang ; un complément qui les stimule le fait baisser.
S’y ajoutent les doublons : un complexe pour les articulations peut contenir du curcuma que vous prenez déjà seul, un multivitamine de la vitamine D en plus de votre ampoule. Lisez toujours la composition complète, comme nous l’expliquons dans notre guide pour bien choisir un complément alimentaire.
Anticoagulants et antiagrégants : saignement ou caillot
C’est la famille la plus sensible : une variation de l’effet du traitement peut provoquer une hémorragie ou, à l’inverse, un caillot.
Les compléments qui peuvent augmenter le risque de saignement
- Le ginkgo. L’Agence européenne des médicaments (EMA) demande un avis médical avant toute prise en cas de traitement anticoagulant ou antiagrégant (aspirine, clopidogrel), et l’arrêt du ginkgo 3 à 4 jours avant une chirurgie. Elle précise que les études avec la warfarine ne montrent pas d’interaction, mais conseille une surveillance au début, à l’arrêt ou lors d’un changement de produit. Détails dans notre article sur le ginkgo biloba.
- Le curcuma. L’ANSES parle d’un « danger avéré » d’interaction : la curcumine agit sur l’absorption intestinale et sur plusieurs cytochromes, et peut modifier l’effet des anticoagulants, des anticancéreux et des immunosuppresseurs. L’agence en déconseille la consommation sans avis médical avec ces traitements (voir notre article sur la curcumine).
- L’harpagophytum, qui pourrait gêner l’élimination de la warfarine, comme nous l’expliquons dans notre article sur ses contre-indications.
- Les oméga 3 à forte dose, dont l’effet sur les saignements paraît faible aux doses courantes, mais qu’il faut signaler avant une opération (voir notre article sur les oméga 3).
- D’autres produits aux signaux plus faibles, souvent issus d’études en laboratoire ou de cas isolés : la quercétine, la bromélaïne, le saw palmetto, le chaga, le cordyceps, le trèfle rouge ou la coenzyme Q10.
Les compléments qui peuvent au contraire annuler le traitement
- La vitamine K2. Les antivitamines K (warfarine, fluindione, acénocoumarol) agissent en bloquant la vitamine K. Chez des volontaires sains traités par acénocoumarol, 45 µg par jour de vitamine K2 (MK-7) ont fait baisser d’environ 40 % en moyenne l’INR, le test qui mesure l’effet du traitement, et 10 µg ont suffi à provoquer une baisse jugée cliniquement importante chez au moins 40 % des participants (Theuwissen et ses collègues, 2013). La K2 est souvent associée à la vitamine D3 dans les compléments : lisez l’étiquette.
- Le millepertuis, une plante prise contre les baisses de moral. Le thésaurus des interactions médicamenteuses de l’ANSM contre-indique son association avec les antivitamines K, dont il accélère l’élimination au point de pouvoir annuler leur effet. Si vous prenez déjà les deux, n’arrêtez pas le millepertuis brutalement : l’ANSM demande de contrôler l’INR avant, puis après son arrêt.
Antidépresseurs : le risque de syndrome sérotoninergique
Le syndrome sérotoninergique est un excès de sérotonine, un messager chimique du cerveau. Il associe agitation, confusion, tremblements, accélération du cœur, fièvre ou contractions musculaires, et ses formes sévères sont une urgence médicale. Le thésaurus de l’ANSM range parmi les produits qui peuvent le déclencher la plupart des antidépresseurs, le tramadol ou le lithium, mais aussi trois substances que l’on trouve en plante ou en complément : le millepertuis, le tryptophane et l’oxitriptan, qui n’est autre que le 5-HTP.
- Le 5-HTP (griffonia) est le précurseur direct de la sérotonine. Ne l’associez jamais à un antidépresseur, au tramadol ou à un triptan sans avis médical (voir notre article sur le 5-HTP).
- Le millepertuis : l’ANSM classe son association avec les antidépresseurs ISRS (fluoxétine, sertraline, paroxétine, par exemple) en précaution d’emploi, avec une surveillance clinique et biologique régulière.
- Le safran : aucune interaction n’est démontrée, mais il est étudié pour l’humeur, et les essais qui l’ont associé à des antidépresseurs se sont déroulés sous surveillance médicale. Parlez-en à votre médecin (voir notre article sur le safran).
- Le mucuna, source naturelle de L-DOPA, pose un autre problème avec les antidépresseurs de la famille des IMAO : une hausse dangereuse de la tension artérielle (voir notre article sur le mucuna).
Antidiabétiques : le risque d’hypoglycémie
Un complément qui abaisse la glycémie peut s’ajouter à un traitement du diabète et provoquer une hypoglycémie : sueurs, tremblements, faim brutale, confusion.
- La berbérine. L’ANSES recommande aux personnes diabétiques de ne pas en consommer, et alerte les professionnels de santé sur ses nombreuses interactions médicamenteuses (voir notre article sur la berbérine).
- Le fenugrec. En raison d’un effet hypoglycémiant possible, l’EMA demande de surveiller étroitement la glycémie des personnes traitées pour un diabète (voir notre article sur le fenugrec).
- Le chrome, vendu pour l’équilibre de la glycémie, appelle la même prudence : voir notre article sur le picolinate de chrome.
- Le ginseng et l’ashwagandha figurent aussi parmi les plantes pour lesquelles une interaction avec les antidiabétiques est décrite ou évoquée (voir notre article sur le ginseng).
Si vous êtes diabétique et traité, n’ajoutez aucun de ces produits sans en parler à votre médecin, qui pourra adapter la surveillance. Notre guide des compléments pour la glycémie fait le point sur ce qu’ils peuvent, et ne peuvent pas, apporter.
Thyroïde : absorption, iode et hormones
Les traitements de la thyroïde, en particulier la lévothyroxine (Levothyrox et ses équivalents), sont sensibles à trois types de compléments.
- Les minéraux qui gênent l’absorption. Le thésaurus de l’ANSM demande de prendre le calcium et le fer à plus de 2 heures des hormones thyroïdiennes, parce qu’ils en diminuent l’absorption digestive. Il déconseille aussi l’association avec le millepertuis, qui risque de réduire leur efficacité.
- Les algues riches en iode (fucus, varech, kombu). Dans un avis de 2018, l’ANSES déconseille, sans avis médical, les aliments et compléments à base d’algues aux personnes ayant un dysfonctionnement de la thyroïde, une maladie du cœur, une insuffisance rénale, un traitement contenant de l’iode ou du lithium, ainsi qu’aux femmes enceintes ou allaitantes.
- Les plantes qui agissent sur les hormones. Pour l’ashwagandha, l’ANSES retient des suspicions d’effets sur la thyroïde et recommande de s’abstenir en cas de maladie thyroïdienne ; elle mentionne aussi des interactions évoquées avec les hormones thyroïdiennes et les antithyroïdiens (voir notre article sur l’ashwagandha). Les isoflavones du trèfle rouge ou du soja peuvent, elles, augmenter les besoins en hormones chez les personnes hypothyroïdiennes traitées (voir notre article sur le trèfle rouge).
La L-tyrosine, enfin, sert à fabriquer les hormones thyroïdiennes. Aucune interaction n’a été démontrée dans des essais, mais par prudence, parlez-en à votre médecin si vous avez une hyperthyroïdie ou un traitement de la thyroïde.
Médicaments éliminés par le foie : l’effet CYP3A4
Le CYP3A4 est, selon l’ANSM, une enzyme qui intervient dans le métabolisme de nombreux médicaments. Les compléments peuvent la freiner ou la stimuler.
Les compléments qui la freinent font monter le taux des médicaments
- La berbérine. Chez des volontaires sains, 300 mg trois fois par jour pendant deux semaines ont augmenté d’environ 40 % l’exposition au midazolam, un médicament qui sert à mesurer l’activité du CYP3A4, et freiné deux autres enzymes, le CYP2D6 et le CYP2C9 (Guo et ses collègues, 2012). L’ANSES rapporte aussi des cas d’interaction, recensés notamment aux États-Unis, avec des immunosuppresseurs donnés après une greffe (tacrolimus, ciclosporine), des médicaments pour lesquels un petit écart de dose compte.
- Le tribulus, suspecté dans un cas de destruction musculaire chez un patient sous statine (voir notre article sur le tribulus).
- La pipérine du poivre noir, ajoutée à certaines formules de curcuma pour en augmenter l’absorption : selon l’ANSES, elle freine en laboratoire le CYP3A4 et la glycoprotéine P, et pourrait ainsi augmenter la concentration et la toxicité de certains médicaments.
Les compléments qui la stimulent font baisser le taux des médicaments
Le millepertuis est le cas d’école. Le thésaurus de l’ANSM le contre-indique notamment avec :
- la pilule et les autres contraceptifs hormonaux, avec un risque de grossesse ;
- les immunosuppresseurs, avec un risque de rejet de greffe ;
- la digoxine, un traitement du cœur ;
- plusieurs antirétroviraux et anticancéreux, dont l’efficacité peut chuter.
Son association avec la simvastatine, une statine, est déconseillée, car elle en réduit l’efficacité.
Le foie : quand les risques s’additionnent
Le foie élimine à la fois les médicaments et de nombreux composés végétaux, et quelques plantes ont été reliées à des atteintes hépatiques.
- Le curcuma : l’ANSES a analysé des cas d’hépatite liés à des compléments de curcuma, et juge que son repère de dose ne s’applique pas aux formes à absorption augmentée. Dans plusieurs cas, le produit contenait d’autres plantes décrites comme toxiques pour le foie, comme le thé vert ou le Garcinia cambogia, ou la personne prenait d’autres compléments ou médicaments.
- L’ashwagandha : l’ANSES recommande de s’abstenir en cas de maladie du foie.
- D’autres plantes ont été reliées à de rares atteintes du foie, comme la centella, le fenugrec ou le tribulus.
Méfiez-vous des cures dites « détox » qui cumulent les plantes, et lisez notre guide des compléments pour le foie avant d’en prendre. Arrêtez tout complément et consultez rapidement en cas de jaunisse (peau ou blanc des yeux jaunes), d’urines foncées ou de fatigue inhabituelle.
Le récapitulatif
| Votre traitement | Compléments à discuter avec votre médecin | Risque principal |
|---|---|---|
| Anticoagulant, antiagrégant | Ginkgo, curcuma, harpagophytum, oméga 3 à forte dose, vitamine K2, millepertuis | Saignement ou perte d’efficacité |
| Antidépresseur | 5-HTP, millepertuis, tryptophane, safran, mucuna (avec les IMAO) | Syndrome sérotoninergique, poussée de tension |
| Antidiabétique, insuline | Berbérine, fenugrec, chrome, ginseng | Hypoglycémie |
| Hormones thyroïdiennes | Calcium, fer, millepertuis, algues riches en iode, ashwagandha | Traitement déséquilibré |
| Pilule contraceptive | Millepertuis | Grossesse non désirée |
| Immunosuppresseur, anticancéreux | Millepertuis, curcuma, berbérine | Rejet de greffe, échec ou toxicité du traitement |
| Statine | Millepertuis, tribulus | Perte d’efficacité ou atteinte musculaire |
Ce tableau regroupe les cas les mieux documentés, sans être exhaustif.
Les bons réflexes
- Faites la liste de tous vos compléments, tisanes comprises, et montrez-la à votre médecin et à votre pharmacien, surtout quand un nouveau traitement vous est prescrit.
- Un seul nouveau complément à la fois, pour savoir à quoi attribuer un éventuel effet indésirable.
- Méfiez-vous des formules à nombreux ingrédients, qui multiplient les risques de doublon et d’interaction.
- Avant une opération, signalez vos compléments à l’équipe médicale : certains, comme le ginkgo, doivent être arrêtés plusieurs jours avant.
- Ne remplacez jamais un traitement par un complément, et n’arrêtez pas brutalement le millepertuis si vous prenez un anticoagulant ou de la digoxine : demandez d’abord conseil.
Déclarer un effet indésirable : la nutrivigilance
Depuis 2009, l’ANSES recueille les effets indésirables liés aux compléments alimentaires, aux aliments enrichis et aux nouveaux aliments : c’est la nutrivigilance. Selon son rapport d’activité 2024, l’agence a reçu 9 172 signalements entre novembre 2009 et fin 2024, dont 478 pour la seule année 2024, et elle a lancé 9 alertes cette année-là pour des cas graves au lien jugé élevé.
Comment déclarer :
- Le plus simple est de demander à votre médecin ou à votre pharmacien de faire la déclaration.
- Vous pouvez aussi déclarer vous-même, sur le portail de signalement des événements sanitaires indésirables du ministère de la Santé (rubrique consacrée aux produits et compléments alimentaires) ou sur le formulaire en ligne de l’ANSES.
- Gardez la boîte du produit, notez son numéro de lot, la dose prise, les dates de début et d’arrêt, et vos autres traitements.
Votre anonymat est préservé. Des médecins analysent ensuite la gravité de l’effet et la probabilité de son lien avec le produit ; en cas de risque sérieux, l’agence alerte les ministères, qui peuvent faire modifier l’étiquetage ou retirer un produit. Pour comprendre qui contrôle quoi, lisez notre article sur la réglementation des compléments alimentaires.
Questions fréquentes
Quels compléments alimentaires ne faut-il pas associer ?
Évitez d’associer entre eux des produits qui ont le même effet : plusieurs plantes qui fluidifient le sang (ginkgo, curcuma, harpagophytum), plusieurs produits qui agissent sur la sérotonine (5-HTP, millepertuis, tryptophane) ou plusieurs produits pour la glycémie. Évitez aussi les doublons d’un même nutriment, comme deux sources de vitamine D. L’ANSES recommande plus largement d’éviter la prise simultanée de plusieurs compléments.
Peut-on prendre du millepertuis avec la pilule ?
Non. L’ANSM contre-indique cette association : le millepertuis accélère l’élimination des contraceptifs hormonaux et expose à une grossesse non désirée.
Millepertuis et antidépresseur : quel risque ?
Un syndrome sérotoninergique, c’est-à-dire un excès de sérotonine qui peut provoquer agitation, tremblements, fièvre et accélération du cœur. L’association ne doit se faire que sous surveillance médicale, et le plus souvent, elle n’a pas lieu d’être.
Complément alimentaire et Levothyrox : que faut-il savoir ?
Prenez le calcium et le fer à plus de 2 heures de votre traitement, évitez le millepertuis et les algues riches en iode sans avis médical, et signalez à votre médecin toute plante qui agit sur les hormones, comme l’ashwagandha. Après l’ajout ou l’arrêt d’un complément, un contrôle de la TSH peut être utile.
Quel complément alimentaire est dangereux pour le foie ?
Aucun complément n’est dangereux pour le foie chez tout le monde, mais le curcuma à forte dose ou sous forme très absorbable, l’ashwagandha, le thé vert concentré et quelques autres plantes ont été reliés à des atteintes hépatiques. Le risque augmente avec les doses élevées, les cumuls et une maladie du foie préexistante.
Notre avis
La plupart des compléments sont sans problème pour un adulte en bonne santé qui n’en prend qu’un à la fois. Le risque apparaît avec les traitements au long cours et avec les cumuls : quelques produits, le millepertuis en tête, suffisent à rendre inefficace une pilule, un anticoagulant ou un traitement antirejet. Si vous prenez un médicament chaque jour, montrez vos compléments à votre pharmacien avant de commencer : deux minutes suffisent, et c’est la meilleure protection. Si un effet inattendu apparaît, déclarez-le à la nutrivigilance.
Les informations de cet article sont données à titre informatif. Elles ne remplacent pas l'avis d'un médecin ou d'un professionnel de santé, en particulier en cas de traitement, de grossesse ou de pathologie.



